Altérités

Impressions Jet d’encre Fine Art, tirages limités – 2013/2014


Un beau matin en marchant au bois, j’arrive à un enclos en jachère. Mes pensées furent loin, mais les yeux observèrent un objet inconnu, bizarre gisant sur le champ. Un instant ce fut une vache; aussitôt deux paysans qui s’embrassaient; après un tronc d’arbre, puis… Cette oscillation des impressions me fait plaisir… un acte de volonté et je veux plus savoir ce que c’est… je sens que le rideau du conscient va se lever… mais je ne veux pas. Encore… maintenant, c’est un déjeuner champêtre, on mange… mais les figures sont immobiles comme dans un panoptikon… ah… ca y est… c’est une charrue sur laquelle le laboureur a jeté son habit et suspendu son sac ! Tout est dit. Rien plus rien à voir. La jouissance perdue ! August Strindberg,  Du hasard dans la production artistique.
article écrit en français pour la  Revue des Revues, Paris 1894.

Apparitions, taches, division cellulaires… amas stellaires en formation, visages ? Venues d’au-delà la frontière du visible, les encres d’Oana Munteanu font apparaître des formes, elles-mêmes, frontières. Orchidées rares poussant dans la zone du Stalker de Tarkovski.
Pourquoi faut-il ajouter des mots sous la peinture ? Légender ? Défense de mettre de la musique le long de mes vers, prévenait Goethe. L’écriture s’aventure ici sur le glacier brillant et pentu du visible. Elle menace de louper le sommet et d’entraîner la cordée dans la crevasse de l’invisible. Entre apparition et disparition, le pont de glace est étroit et fragile.

A retirer tout, à ouvrir la cage aux fauves du hasard, à laisser les encres traverser la chimie du papier photographique, Oana Munteanu accumulent les risques comme pour briser le carcan du représenté.

Il faut casser les beaux-arts. Encore et toujours. Brûler ce qu’on a appris pour que le poétique puisse renaître sur la toile, sans latitude ni longitude. Dans le désaccord, seule crise qui conduise à l’harmonie, sans passer par la répétition.
Oana Munteanu qui a été formé à Iassy en Roumanie, sait mieux que quiconque la nécessité de sauter par-dessus la clôture de règles trop rigides qui vouent le peintre à répéter, au mieux décliner, ce qu’on a déjà vu. Rompant avec une série de toile à la matière très maitrisée : des sous-bois de bouleaux nimbés d’une lumière dense, elle s’aventure ici sur une route qui n’est pas sur la carte.
Méduses au regard pétrifiant, ses encres apparaissent en traversant la paroi qui nous sépare de l’invisible : Oana peint sur l’envers d’un papier sensible qui faisant chimie de l’encre, révèle, sur l’autre face, une forme d’entre les mondes.
Ni recto, ni verso.
Oana Munteanu choisit délibérément de s’aventurer dans la forêt du hasard, cet ennemi juré de bien des peintres qui ne voulaient rien lui devoir. De Staël en souffrait intensément; il l’écrit dans ses lettres d’Antibes.
L’époque qui nous sature d’images vulgaires et multicolores, a besoin, plus que jamais, de la guérilla de la peinture.
Oana peint de l’intérieur, elle peint sa nuit qui est une arme et qui laisse, sur chaque feuille, comme une marque de naissance.

Didier Goldschmidt, Paris, Avril 14